L’envers du monde

J’ai surveillé le compte Instagram de Joan Roch pendant des jours sans y voir apparaître de nouvelles images. 

Depuis quelques temps, j’épiais son passage, sorte de vol d’oiseau au-dessus du fleuve. L’idée d’aller travailler ainsi, en s’envolant, à la course, me plaisait. Comme lui, je refusais l’idée d’être enfermée dans une voiture. J’aimais les photos qu’il prenait lors de ses escapades et qui transformaient le décor ordinaire en un paysage enchanteur. 

En juillet, je l’avais aperçu traversant le fleuve à la nage, son torse dégoulinant enfilant ensuite le trajet à la foulée jusqu’au travail. La désinvolture de Joan Roch m’apaisait. Son regard turquin et large.

Je me sentais comme une élève à qui j’aurais conseillé de lire une série de romans mais la disparition du dernier tome empêchait de connaître la suite de l’histoire.

J’étais en suspens.

Novembre m’apparaissait autrement. C’était la première fois que je traversais la saison grise avec enchantement. L’absence de lumière ne m’affectait pas depuis que je m’étais mise à la course. La grisaille s’appuyait sur le paysage sans me toucher. J’avais l’impression de ne plus appartenir à la réalité. Je la traversais. J’étais en fuite, tous les jours. L’air était ni chaud ni froid. Novembre, cet entre-deux, ce brouillon de température, cet entre-saison me convenait. Pour la première fois, je ne voulais pas de l’hiver. Comment allaient faire mes pieds pour avancer sur la glace sans perdre équilibre?

Mais la neige était nécessaire. Il fallait effacer l’automne. Faire du paysage une page propre qui recouvrirait l’humeur dépressive.

Sur l’écran, enfin, une image. Joan tout en noir, jambes nues, bras déshabillés, debout, fonçant dans la blancheur assoupie, étendue; le regard émerveillé. Un envers du monde, un renversement était en train de s’opérer. Début. 

4 commentaires

  1. Comment changer son regard sur la Vie et ce qui nous entoure? Une silhouette légère et aérienne, une sorte d’envol qui nous reconnecte avec la nature et un regard… Notre état intérieur dépend beaucoup de la façon dont nous percevons et voyons ce qui est autour de nous. Et cela peut arriver en regardant des clichés qui transforment notre vision, au travers de la vision d’un autre. c’est une forme de liberté.
    Quelle belle écriture! Merci pour ce texte.

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  2. On sent très bien dans ce beau récit que la magie de la séduction commençait à opérer. Joan dégage toujours quelque chose d’insolite, de touchant, de folie douce et je comprends combien tu t’es sentie attirée. C’est très beau.

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