Fissure

Anne, depuis que ton prénom est apparu dans ma vie, sous forme électronique, en ce mois de décembre qui m’a vu naître, j’ai senti un mystère. Une vibration. Tout en douceur, la vague que tu as soulevé en lançant ton message est en train d’affaiblir les bases de mon ancienne vie.

Le prénom était beau, j’ai jeté un œil sur les fragments exposés par les réseaux sociaux, ces monstres qui nous aspirent, certes, mais qui semblent aussi être capables de transmettre de la magie. Car les photos que j’y ai vues m’ont secoué. Ce regard fabuleux, ces rides de joie, cette âme vieille et heureuse, indomptée, tout ça en quelques pixels. C’est la photographie, cet art que je pratique pour quitter temporairement la réalité, qui m’aura en premier révélé la puissance de ta présence.

En me présentant à cette minuscule table à café pour cette interview, j’étais curieux, avide de sonder celle que se prénommait Anne. Je tremblais pendant nos échanges. Imperceptiblement. Un peu de froid, un peu de peur, un peu de joie. Les photos ne traduisaient pas la profondeur de tes yeux, la gourmandise de tes lèvres rouges, la bonté douce de ton sourire. Mon monde vacillait et je ne savais que faire, persuadé d’être isolé dans mon choc.

J’ai bien retenu quelques bribes de nos échanges, comme ton intérêt pour les livres et les vieilles choses. C’est probablement dans un de ces intermèdes de lucidité que j’ai sorti mon téléphone pour te montrer ma plus belle possession. Je ne suis pas trop matérialiste, mais être propriétaire d’une véritable bibliothèque dans une vieille maison tout en bois, c’est pour moi le comble du luxe. Evidemment, dans ces étagères interminables, j’ai une belle collection de livres sur la course à pied.

Si nous partageons sans aucun doute l’amour des livres, ce dont je me souviens avant tout de cette conversation, c’est d’une phrase que tu as dite et qui m’a étonné.

« Cette rencontre sera déterminante pour moi. »

Anne

Je n’ai pas saisi du tout le sens de ces quelques mots car, pour moi, tu venais prendre quelques nouvelles d’un clown qui s’adonne à la photographie polaire et c’était tout.

Mais j’ai retenu quand même une sensation étrange, une fissure qui laissait entrer de la lumière à un endroit que j’avais colmaté à force de ne pas en avoir besoin au quotidien. Cet espace où la magie de l’amour opère, hors de toute logique, de toute explication.

6 commentaires

  1. Dis moi mon fils, cette rencontre t’a sérieusement secouée! Ton texte est un aveu magnifique et on ressent cette vague qui t’a submergée. Je ne pense pas que l’on soit plusieurs fois dans une vie mis KO par un tel uppercut dans le cœur.

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  2. Quel texte sensible! C’est difficile de traduire en mots ce que l’on ressent, mais ici, cela est parfaitement exprimé. Ton émotion et ton bouleversement sont palpables. Une lumière arrive dans ta vie devenue grise…

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