Je ne pourrai peut-être pas faire cette traversée du fleuve avec toi, Joan. C’est dangereux, me dit-on.
Il me faudrait prévoir un système de sécurité, de l’équipement à transporter, du cordage, une bouée, parce que la glace pourrait se rompre. Bref, c’est terriblement compliqué. Puis, s’ajoute l’idée que nous soyons seuls. Ce qui serait déraisonnable, paraît-il. Et patati et patata.
Quand le sens d’une situation m’échappe, j’ouvre le dictionnaire.
Dangereux : Qui constitue un danger.
Danger : du latin domnarium. « Domination ».
Oh.
J’aurais dû garder secrète mon intention. Au lieu de dire que je souhaite courir en ta compagnie sur cette glace troublante menaçant de céder, j’aurais pu prétexter une sortie au centre d’achat, genre.
Tu sais, pourtant, la faille est déjà là. La fissure a commencé sa destruction. Et je ne m’opposerai pas à elle. J’ai suffisamment vécu dans le secret.
Tu as évoqué Murakami, dans ton dernier message. J’ai lu 1Q84 à période de ma vie où le jour et la nuit s’inversaient. Je venais de mettre au monde ma petite fille que sept ans de procréation assistée avait conçue. Je ne dormais plus. J’allaitais et au lieu de me laisser abattre par l’épuisement, je lisais. Cette année-là, j’ai basculé dans un autre monde. Le glissement des aiguilles de l’horloge n’avait plus de référence. Un peu à l’image du personnage d’Aomame qui se cache dans un petit appartement et qui lit À la recherche du temps perdu, j’ai vécu dans un ailleurs grâce aux pages de ce pavé de trois tomes issu de la littérature japonaise.
Cette lente traversée m’a beaucoup enseigné, je crois. Mon rapport au danger a changé. Je me suis mise à l’épreuve. Écrire comporte des risques, tu sais. Écrire est une façon de se mettre en péril, d’aller au bout d’une pensée, de ce qui est permis. C’est grisant.
Et comme dirait ton Tengo, de ton 1Q84 :
« Bien sûr, il y a des risques.
Mais le risque, c’est ce qui épice la vie. »
Alors, ce sentier que tu as inventé, j’aimerais le toucher, faire, avec toi, du fleuve un segment Strava.

La Vie n’est pas un long fleuve tranquille, sinon, c’est l’ennui. Il faut savoir prendre des risques pour ne pas avoir de regrets de ne pas avoir essayé. Et il faut aussi être prêt à assumer ces risques. mais y en a-t-il vraiment, sur la glace comme dans la Vie? On peut aussi maîtriser les risques par la réflexion , savoir jusqu’où l’on peut aller sans se mettre en danger. Quel beau texte encore une fois!
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Tellement fluide comme texte !
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Chère Anne, ta peur de la glace du fleuve, ton appréhension je les ressens et de grâce fais en sorte que Joan n’aille pas trop loin dans cette recherche de l’originalité. L’accident de moto neige qui a fait 5 morts il y a quelques semaines doit alerter et faire réfléchir. Le danger épice peut-être la vie, mais il faut raison garder. Ton texte est magnifique.
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Encore une fois, et je me répète pour la 100e fois, les pêcheurs campent tout l’hiver en famille à cet endroit.
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