« Hoo, hoo »

Tu tenais vraiment à me suivre sur la glace? Rien ne m’aurait fait plus plaisir, car c’est un univers de lumière comme tu n’en as encore jamais vu que je pourrais te faire découvrir. Mais ça ne me surprend pas que tu sois maintenant la cible de reproches aussi gratuits que très mal renseignés.

J’ai de l’expérience dans ce domaine puisque j’ai tendance à froisser bien des attentes avec mes pratiques pourtant innocentes. Je me heurte alors à la schizophrénie de la société. Tu sais, ce double standard qui dicte que vous devez à la fois faire comme tout le monde pour être accepté par vos pairs tout en imitant les originaux qui réussissent en ne faisant rien comme les autres. C’est irritant.

Donc, quand je me suis mis à courir deux fois par jour, certains ont vaguement protesté, puisque ça allait à l’encontre des idées reçues. Évidemment, je n’ai rien fait pour apaiser leurs troubles. J’ai juste poursuivi mon petit bonhomme de chemin, explorant une autre réalité, accessible à tous, mais rejetée par réflexe.

Inutile de dire que quand j’ai abandonné mes chaussures surdimensionnées pour des savates à la semelle de l’épaisseur d’une tranche de jambon, je ne me suis pas fait que de nouveaux amis. Puis à courir nu, sans eau, nourriture, tambour ni trompette, j’ai rebroussé du poil. Encore, je m’évadais des normes, l’air de rien.

Mais l’hiver dernier, j’ai franchi le Rubicon. Et, comme toujours, j’ai constaté que les braves gens n’aiment pas qu’on suive une autre route qu’eux.

En fait, mes traversées de la banquise laurentienne sont plus anciennes que ça. Et, tout comme toi, j’ai essuyé des reproches dès la mention même de l’idée. “Puéril, stupide, inutile, dangereux.” Bref, compréhension zéro. Mes premiers pas sur la glace venaient de me faire basculer définitivement… ailleurs. Pas encore hors d’atteinte du réel, mais hors de la compréhension commune.

Sauf que mes aventures glaciaires sont passées sous le radar jusqu’à cette année. Tu as lancé le bal avec ton texte pour courir.org, qui pourtant parlait avant tout de mes photos. Ce n’est pas de ma faute si la vue d’en dessous du pont Jacques-Cartier est si photogénique!

Ce sont enchaînés deux podcasts, dont un pour Radio-Canada, un article dans 24 Heures, une interview pour CBC, une autre pour Sports 91.9 et bien des photos de moi quasi nu sur le fleuve pourtant profondément congelé.

Je me souviens de la première remarque qu’on m’ait servie alors que j’avouais avoir traversé le majestueux Saint-Laurent sans emprunter l’un de ses ponts congestionnés.

« Ce n’est pas interdit? »

J’étais scié. Vivons-nous donc dans une société où ce qui sort des marges est interdit par défaut? Et ceux qui courent en marge sont des fous furieux? Je ne compte plus les prédictions de mort atroce qu’on m’a alors servi, les statistiques délirantes de pêcheurs disparus, les menaces de finir, honteux, en première page du Journal de Montréal.

« Un coureur bien connu tente de traverser le fleuve sur la glace et périt! », avec ma photo en médaillon, légendée d’un cinglant mot orphelin :

« VICTIME »

On m’a aussi fait suivre, souvent, les nombres qui rendent la glace mortelle : son épaisseur de papier bible, prête à céder sur mon passage et m’avaler tout cru, tel un sushi humain mal roulé dans son pathétique lycra couleur d’algue. Il y a aussi eu les vidéos éducatives démontrant comment survivre, bras bien écartés, à la perforation de la toujours sournoise glace d’eau douce.

Mais voilà. Je n’écoute rien. Ça non plus ce n’est pas nouveau. Demande à mes parents, qui ont abandonné la partie depuis le siècle dernier.

Entre les braves gens qui ont peur de leur ombre et les rayons du soleil qui rasent les neiges éventées du puissant fleuve, mon choix est simple. J’opte pour les images que je rapporte, soit en photo soit dans mes souvenirs. Pour ce faire, j’affronte une mort certaine en saluant quotidiennement les pêcheurs qui campent sur ces mêmes glaces tout l’hiver sans subir l’opprobre de la société.

Je t’invite donc, Anne, à explorer ce territoire temporaire qui fait si peur aux fiers à bras du calcul statistique, de ceux qui adorent résoudre des problèmes imaginaires plutôt que de tenter quelque chose d’original. Pourtant, comme je le disais, ces mêmes gens qui font comme tout le monde en ayant peur de tout le reste suivent le chemin tracé par des innovateurs, des originaux, des clowns sourds aux quolibets de la foule adepte de formats, de recettes toutes faites.

Je ne te connais pas encore mais j’ai l’impression que tu partages avec moi cette envie de faire autrement. Non pas par défi mais tout simplement par jeu, juste pour voir ce qu’il y a de l’autre côté du miroir. Si je ne me trompe pas, tu es alors une exception. Très rares sont ceux qui ont même souhaité m’accompagner sur la glace.

Tu m’intrigues, Anne. Beaucoup. Mais voilà que tu sembles contaminée par la peur ressentie par les autres, la chrysalide de ta curiosité assaillie par la conscience collective, tels les Little People, ces petits êtres maléfiques de 1Q84 qui pénètrent dans l’inconscient des protagonistes.

« Hoo, hoo »

Tu ne viendras donc pas. J’enrage intérieurement, mais qu’y puis-je?

2 commentaires

  1. Depuis sa plus tendre enfance Joan n’en a fait qu’à sa tête, mais cette tête est bien faite. Il a toujours argumenté avec ferveur et justesse. J’ai eu , je l’avoue, un peu de crainte pour les courses gigantesques et les traversées laurentiennes. Joan suit sa route,il sait où il va même si c’est parfois difficile de le suivre au propre comme au figuré. Il n’est pas un mouton de Panurge et c’est tant mieux.

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  2. Que dire de plus que ce qui a déjà été écrit? Ne pas suivre la voie de la majorité a toujours été un étonnement, le signe d’un grain de folie, ou bien de l’inconscience, de la bêtise? Ce n’est rien de tout cela. je crois qu contraire que rien n’est laissé au hasard, comme Joan a toujours fait. Il observe, il réfléchit, il suit ses idées ans se laisser détourner de son objectif. Comment ne pas avoir un peu d’inquiétude, mais cela est très humain. Cela est d’autant plus exceptionnel dans notre société formatée, où l’on nous dit ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Tu suis ta route, tu construis ta Vie, et elle vaut la peine d’être vécue avec tous ceux que tu aimes!

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