Je ne suis pas morte, Joan.
Je ne mourrai pas aujourd’hui. Pas au moment où se posent ces lignes.
Hier, je sortais d’un 3000 mètres de natation matinale. J’étais fluide sur l’autoroute. Le ciel saupoudrait des rafales graineuses. On aurait dit les particules d’un sablier. Mes paupières étaient lourdes, mon corps léger. Je souriais.
Soudain, mon véhicule s’est mis à glisser. J’ai frappé le muret divisant l’autoroute. Une première fois et une autre encore. J’ai vu l’autoroute à l’envers et à l’endroit. Cela n’était pas normal et pourtant j’éprouvais un besoin ordinaire : j’avais faim. Je voulais entendre la fin de la chanson Dommage de Bigflo et Oli : « Vaut mieux vivre avec des remords qu’avec des regrets. Vaut mieux vivre avec des remords qu’avec des regrets. »
Tout est devenu immobile.
J’ai ouvert la portière découvrant l’étendue du désordre éparpillé le long de la voie. J’ai marché comme si je cherchais à tuer le temps, marcher pour rien, marcher pour sentir que ça va. Si le corps marche, c’est bon.
Les policiers et les pompiers sont arrivés. L’un d’eux a appuyé son ventre contre mon dos. Je sentais sa poitrine bombée. De ses bras, il m’a entouré. « Je vais vous immobiliser », a-t-il dit comme si je venais de commettre en délit. Les autres nous ont recouvert avec des couvertures en rigolant :
— On vous enveloppe ensemble?
C’était l’un des pompiers du calendrier.
Pendant ce temps, les gens me regardaient à travers leurs vitres. Un homme mangeait goulûment comme s’il suivait un programme télévisé.
On m’a couché sur une civière. L’ambulancier était inquiet en prenant mes signes vitaux. Mon pouls n’était pas normal. Il m’a regardé du coin de l’oeil. « Vous faites du sport, vous? » Je lui ai dit que je courais. Puis il a lancé avec triomphe : « Nous avons ici une athlète! »
L’ambulance a sprinté. Je ne voyais que du plafond. À l’hôpital aussi, que des voix et du plafond. Et ça parlait du quotidien, de retraite et de voyage. Et j’ai pensé : la vie continue. Je souriais. Je n’avais plus de voiture. J’avais failli mourir. Pourtant, la joie était là, encore. Tant de joie. Peut-être est-ce cela l’âme ou l’au-delà : une joie qui reste.
Ce matin, en publiant mon récit sur Facebook, j’ai fermé les yeux en imaginant que tu me lises. Que tu m’envoies un pouce qui me soulage.
J’ai appuyé sur la touche confirmant la publication et aussitôt j’ai vu apparaître un cœur. Personne jusqu’ici ne m’avait envoyé un « j’adore ». Plusieurs approuvaient ou arboraient un visage triste. Mais un cœur, j’ai trouvé cela audacieux. Je me suis demandé ce que tu adorais de mon histoire. Est-ce que ce cœur s’adresse non pas à ma publication mais à moi? Qu’y avait-il de passionnel dans ce que j’avais raconté?
Ne trouves-tu pas étrange, Joan, que cette glace que tu cours soit la même qui ait voulu ma mort?
Peut-être as-tu toi aussi lu Kafka sur le rivage, de Murakami. Au final, « ce ne sont pas les humains qui choisissent leur destin mais le destin qui choisit les humains. ». Qui suis-je pour déjouer la mort?

wowwwwwwww….J,adore
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Tu es bien vivante Anne! Et je crois que vous tenez très fort à la vie. Prenez soin de vous!
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Merci Anne pour ce passage..
Un passage qui me noue la gorge..
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A toute chose malheur est bon dit un proverbe français, et au moins cette cabriole sans conséquences aura permis à Joan de lancer un petit jalon en forme de cœur. Tu n’es cependant pas obligée de recommencer!!
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