Moiré

J’ai tout lu. Profitant d’une nuit blanche au bureau, majoritairement passée à attendre que les ordinateurs fassent leur œuvre, j’ai lu chronologiquement tous les textes que tu as publiés sur internet: in vitro, des photos, des dessins, maternité, cancer, mortalité ; des pans entiers de ta vie, étalés, effleurés. Tes confidences étaient touchantes, émouvantes, parfois pénibles, mais belles sans exception. Plusieurs dizaines, plusieurs années.

C’est beaucoup sauf quand on décide de tout lire d’un bloc. Quelques heures, et il ne me reste plus rien à lire. Mes lectures à tendance archéologiques se sont donc taries. J’ai soif de plus, mais plus rien ne filtre. Tes commentaires aussi sont à sec et je trouve mes photos bien muettes sans tes mots. Mais c’était écrit, si j’ose dire, et ma routine d’avant va reprendre son cours, celle d’avant que j’apprenne ton existence… ce qui avec n’importe qui d’autre aurait été un non-évènement.

Sauf que, malgré l’absence de tout entre nous, ton passage de quelques semaines en périphérie de mon univers m’a déstabilisé. Hmmm, non, ce n’est pas tout à fait juste : plus rien n’était en équilibre dans ma vie et ce frôlement que tu as déclenché a fait glisser imperceptiblement les lignes qui me guident. Connais-tu le moiré, cet effet qui surgit lorsque des grilles se chevauchent et créent des formes sans cesse changeantes? Dans ton sillage, le mouvement semble avoir repris.

Depuis quelques années, j’ai tenté d’effacer ce qui m’anime pour préserver mon couple et ma famille. C’était d’ailleurs un effort volontaire d’être équitable, après l’intense période pendant laquelle se sont enchaînées courses, conférences et publication de livre. Un juste retour de balancier, en apparence. Mais je viens de comprendre, suite aux remous que tu as générés en moi, que le décalage est irréparable.

Les motifs ne coïncident plus et le moiré dessiné par mon couple est dysfonctionnel. Que les lignes soient grises ou noires n’y change rien. Je le savais depuis des mois, inconsciemment.

Figées artificiellement depuis trop longtemps, les grilles glissent l’une sur l’autre de nouveau, mais personne ne tente plus de les aligner. Les remarques ou les reproches qui accompagnaient mes activités ont laissé place à l’indifférence. Mes photos, autrefois honnies, se multiplient. Mes courses sur les glaces du fleuve, d’abord reprochées, sont maintenant ignorées. Absent des routes depuis des lustres, je pense m’inscrire au marathon de Longueuil, hérésie admise sans broncher.

Parlant de marathon, je fouille dans mes boîtes pour retrouver une montre de course car j’aimerais avoir une vague idée du temps qu’il me faudra pour courir ce grand tour… et en profiter pour revenir sur Strava. Dessiner des lignes dont certaines croiseront peut-être les tiennes. Mais j’ai oublié comment fonctionnent ces gadgets…

En attendant que mes vieilles montres reprennent du service, je me reconnecte sur Strava et je vois que tu cours souvent accompagnée. À quoi ressemble la superposition des lignes de ton couple? Je rêve d’un alignement quasi parfait. L’as-tu atteint?

1 commentaire

  1. J’ai appris ce qu’est le moiré. J’apprends aussi et je comprends tes souffrances devant l’incompréhension dans ton couple, le désintérêt total de ce que tu fais de la part de l’autre. L’inéluctable semble proche.

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