Comme une criminelle enlèverait le sang laissé par son arme avant de disparaître, je supprimerai les quelques mots que tu viens de m’envoyer sur Messenger.
J’ai relu tes paroles, je les ai mémorisées, murmurées, entre les allées de la bibliothèque, dans la solitude du local fermé, au moment où la porte verrouillée annonce que je reporte à demain mes heures à offrir des livres comme s’il s’agissait de bonbons.
Du regard, j’ai effleuré une dernière fois les traces élégantes du jambage des lettres que tu as assemblées pour moi. Et j’ai tout supprimé.
Le temps d’une nuit, le temps de plusieurs heures, peut-être quelques jours, tu n’existeras plus. Je te regarderai en silence, en cachette, le petit écran de mon cellulaire en guise de lampe magique. J’effleurerai l’objet sans l’utiliser. Nous n’échangerons pas. Je m’adresserai à toi dans ma tête comme une perdue, comme ce que je suis, de plus en plus, sans toi.
Tamura nettoie son chandail ensanglanté sans comprendre ce qui lui arrive, dans Kafka sur le rivage. A-t-il tué? Il ne le sait pas. Suis-je en train de commettre un crime en t’écrivant ?
J’ai toujours pensé que l’amitié n’avait pas de rapport avec le sexe. Notre relation est-elle plus grave que de l’amitié ? T’écrire est-il dangereux ?
Si je me tiens avec toi dans cet univers parallèle où les paroles apparues disparaissent aussitôt, il te faudra éviter toute erreur. Car cet écosystème est fragile. Il suffirait du regard indiscret d’un de nos partenaires pour que cette relation s’arrête abruptement semant derrière elle le chaos.
Ton silence des derniers jours m’a permis de faire le point. En courant, j’ai réfléchi à ce qui me rattachait à ce geste inutile, cette perte de temps et d’énergie. Pourquoi le faire s’il ne compte plus pour toi? Je me suis félicitée chaque fois qu’une pensée me traversait la tête sans avoir de lien avec toi. J’ai eu l’impression de me détacher de ton existence. Chaque songerie qui n’était pas en lien avec toi me laissait croire que tu t’effaçais. S’il n’existait plus de traces de toi dans ma tête, je retrouvais peu à peu mon espace.
Pendant ma séparation, courir me permettait de garder contact. La communauté de Strava s’extasiait devant les paysages que je captais le temps d’une photo. J’avais l’impression de compter quelque part, pour quelqu’un. Strava a sauvé ma santé mentale.
J’ai beaucoup écrit au sujet l’isolement. Tout un recueil de nouvelles intitulé Les papillons boivent les larmes de la solitude. J’ai désiré vivre confinée, longtemps. Puis, cet état est devenu corrosif. L’esseulement de mon ventre sans foetus détruisait toute pensée positive.
« La raison d’ordinaire n’habite pas longtemps chez les gens séquestrés. » La Fontaine, L’ours et l’amateur des jardins
Dans Kafka sur le rivage, Tamura est inquiet. A-t-il commis ce crime? Son secret est douloureux. Lorsqu’il trouve refuge dans une bibliothèque, sa solitude se brise. Il découvre un allié auprès d’un vieillard qui parle aux chats et du commis de la bibliothèque.
Ne me laisse pas seule trop longtemps.

Il a entendu, tu n’es plus seule.
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