Lendemain

L’Année Q pourrait s’achever ici.

Nous sommes dans ton lit. Tu m’enlaces. Ton torse contre mon dos. Tes bras se nouent autour de mes côtes. J’appréhende la fin. D’abord ce point de clarté qui picote le rideau. « Non, n’entre pas », lui dis-je. Ta main sur mon sein. Tu me retiens à ta façon. On dirait que ta paume s’est toujours logée-là. Son contact est comblant. Ton visage, enfoui dans ma chevelure. Ton souffle est grave.

Nous n’avons pas dormi, repoussant les heures, nous installant ailleurs tandis que l’ensommeillement amortissait les autres. Pas nous.

Entre les draps clairs, je te regarde à demi, un peu gênée. Comment est-ce possible après tout ce je viens de traverser avec toi? Je réalise que peu de paroles ont été échangées. Mettre des mots pouvait attendre. C’était plus urgent de nous toucher.

Une teinte bleutée remplit la chambre. « Non, pas déjà! », pensai-je. Le jour est sur le point de se lever. « Attends. » L’air goûte l’eau. Nous gisons sur le dos, désaltérés.

Ta peau est une plage où se reposent les plongeurs ayant longtemps fouillé les fonds marins. Nous émergeons. Les orgasmes ont fait palpiter nos réseaux veineux jusqu’à épuisement. Je tente de me mettre debout.

—Je dois y aller. Tes enfants seront bientôt réveillés.

Tu hésites.

—Merci pour la nuit, Anne.

Ce que ta voix est noble, basse et wagnérienne. Tu as pris ma main. Tu l’embrasses.

Je te quitte sur la pointe des pieds, prenant soin de n’émettre aucun bruit.

Le moteur de ma voiture tousse. Du pot d’échappement s’élève une vapeur dense qui se mêle à la rosée.

J’aime le flou qui entoure la vie le matin comme si tout était à peaufiner. J’ai hâte de me mettre à l’ouvrage. Il y a ce déménagement à faire, ma vie à installer.

Oh, j’aurais préféré lambiner avec toi. Je serais demeurée longtemps étendue à tes côtés, les yeux rivés sur ton corps que les muscles mettent en relief. L’impression de toucher du bois, de me pincer. Ne pas y croire. Ne pas me concevoir à tes côtés.

J’emprunte les petites rues pour ne pas arriver trop rapidement chez moi. Nous habitons à côté. Je revois des pans de la nuit dernière. Ta façon de me faire frissonner. Le désir bruissait tout bas entre nous. Ton corps parcouru en petites séquences. Une projection en super-huit dans ma tête. Le ruban est imparfait. Déjà, mes souvenirs ont été malmenés. Tu m’échappes, encore.

Je t’imagine vider dans l’évier ce vin que nous avons à peine touché, laver les draps, nettoyer mon odeur, notre odeur, de la même façon que nos messages s’envoyaient jusqu’ici. Aussitôt vus, aussitôt détruits. Cette impression de ne pas exister avec toi me fait pleurer. Je déteste être invisible. Je désire être vue avec toi.

Le soleil a envahi de plein fouet l’horizon effaçant toutes traces de nuit. Je referme la porte de la voiture, rature ce qui est arrivé, d’un geste. Le passé derrière. Dans l’entrée, des piles de boîtes attendent. J’avale une tasse de café debout. Je charge le camion. Longueuil disparaît. J’ouvre la porte de mon ancienne maison encore et éternellement à vendre. Oui, je suis prête pour le présent.

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