J’ai laissé les cartons empilés au pas de la porte, appuyés contre le mur dénudé. Du vide vagabonde. Mes pensées vont et viennent. Je suis prête à partir, prête à vendre cette maison qui raconte ma vie d’avant. Mes vieux fantômes flottent. Je ne sais pas comment m’en débarrasser.
J’ai installé Laure sur un matelas à même le plancher. Je la berce comme au début des temps, comme quand j’avais vingt ans et qu’un sac à dos me suffisait. Ce rapprochement avec ma vie d’hier m’apaise. Je suis moi. Mon ombre remue. L’ampoule de la lampe n’a plus d’abat-jour. Rien n’est retenu. Les histoires que je lui raconte sont denses. Laure demeure immobile auprès de ma voix. Nous tournons les pages sans nous lasser. Je ne vois plus le temps passer.
Et ces paroles ne sont plus les miennes. Ce sont celles de Maman.
Une nuit, ma mère avait reposé la couverture rigide du roman Les Hauts de Hurlevents. Elle avait chassé l’éclairage artificiel en tirant sur la ficelle retenant l’ampoule. Le grain de sa voix s’était assoupli et elle m’avait dit :
— Je vais te raconter une histoire qui n’a pas encore été écrite.
Je m’étais blottie contre elle. Les pointes de ses cheveux souples et longs picotaient mon cou. De sa voix chuchotante, elle avait repris :
« Il y a très longtemps, vivait une jeune femme qui habitait une vaste maison. Sa propriété était telle que les murs ne contenaient pas sa solitude.
L’homme qu’elle avait épousé était un militaire. Lorsqu’il revenait de mission, il s’enivrait au point de perdre la tête. Au moindre bruit, la jeune femme tremblait. Une nuit, une peur dense l’envahit. Elle examina l’ouverture étroite de la fenêtre de la chambre. L’obscurité avait l’air d’un gouffre. Elle sentit ses mains tordre les draps qu’elle retenait.
Elle se mis à déchirer le tissu, rassembla les morceaux, forma une tresse qu’elle attacha à la structure lourde du lit. La mèche tomba par la fenêtre jusqu’au sol. Elle voulu descendre mais la peur remonta. Et si un voisin l’apercevait? Si la corde improvisée se rompait? Cette pensée l’alourdit. Ses tremblements s’accentuèrent. Elle eut l’impression d’avoir du ciment dans la gorge. Allait-elle vraiment s’évader? Ses mains agirent. Elle se laissa couler le long de la corde. Le contact de l’herbe mouillée sous ses pieds l’apaisa. Elle pu enfin partir. Autour d’elle, la banlieue était vide et silencieuse, endormie par le ronflement des téléviseurs.
Cette jeune femme, c’était moi.
Il n’est jamais trop tard pour fuir. Quand ce moment viendra, ne réfléchis pas, fonce.
Nous traversons une époque pas ordinaire, Joan. Vois-tu comme moi le paysage apparait différemment depuis notre rencontre? Laissons le cours de notre histoire s’écrire, agissons.

Fuir pour mieux vivre, il n’y a pas de honte bien au contraire.
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Il y a toujours un sentier à parcourir, parfois on le fait en solitaire et puis survient la rencontre…
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