La ligne d’arrivée

Quant à la mort, il n’y a pas de fil d’arrivée. La fin survient sans applaudissements. Le DNF est brutal.

Je pense à la mort souvent quand je cours. Vivre est un privilège. Vivre est une expérience brève. La vitesse et l’endurance ne me servent qu’à cela ; ranimer ma chance d’exister.

Si mon cœur se contracte, si je me sens épuisée, alors ma sensation d’être en vie est amplifiée.

En compétition, pourtant, je n’ai jamais encore dépassé le semi-marathon. Il m’est arrivé de jouer à courir plus de 42 km dans la même journée. Une fois, j’ai dépassé 50 km dans l’espoir de ressentir une sensation. Rien vraiment ne s’est produit sauf peut-être ce tête-à-tête avec ma tête qui a duré longtemps, plus que nécessaire, une sorte de cohabitation avec mes pensées presque désagréable un peu comme si j’avais bu du café devenu froid.

Je ne voudrais pas que ce rêve de courir un jour une longue distance perde de sa consistance.

Et il y avait ce marathon de Longueuil où j’avais entendu parler que tu risquais peut-être de participer. Mais à cette époque nous ne nous connaissions pas tout à fait. J’avais alors m’imaginé m’y rendre. Et que nous soyons dans la même vague de départ parce que nos vitesses étaient les mêmes.

Ton inscription était insolite pour un coureur de sentiers. Cela ne pouvait qu’avoir un sens autre qu’il me fallait décoder. Je voulais être là, te voir, oui, de loin, au pire ; te caresser du regard un peu, subtilement.

Mais toujours j’avais la garde de Laure les dimanches ; toujours les compétitions étaient le dimanche.

Comment te rencontrer ?

Jamais je n’aurais pu imaginer que nos débuts puissent être aussi rapides et efficaces et qu’au mois de mai nous formerions déjà un couple.

Les lignes de départ sont parfois inattendues.

Et voilà que je bifurque du sujet premier auquel je voulais t’entretenir.

Je voulais te parler de mort, enfin de début ; de ce point précis où la maladie incurable de Maman a amorcé son avancée vers la fin.

Le jour de son quarantième anniversaire, ma mère s’était payée une visite chez le coiffeur. Je la revois apparaître devant nous.

— Papa, viens voir ! m’écriai-je.

Je suis devant Maman, côte à côte avec ma sœur, une sorte de reflet symétrique parfaite se produit lorsque nous sommes réunies. Nos lèvres pourtant sont différentes. Ma sœur rigole tandis que je suis sérieuse. Mon père s’esclaffe. Mon père prend toujours tout à la légère.

— Tu ressembles à Sinéad O’Connor, dit-il. Alors c’est vrai, tu te lances dans la chanson !

Nous rions parce que ma mère chante faux.

J’observe l’absence de sa chevelure lourde. L’air flotte sur son crâne nu.

— J’avais besoin de changement, dit-elle en caressant sa tête chauve.
— Est-ce que je peux y toucher, moi aussi ? demande ma sœur.

À tour de rôle, nous cajolons son front tondu tandis qu’elle nous raconte sa visite chez le coiffeur. À travers ses paroles, j’imagine le décor, les gestes. Jamais encore je n’ai mis les pieds dans un tel endroit. Mes cheveux à moi sont sauvages. Parfois, légèrement taillés, la pointe, surtout, pas le reste, par Maman.

Le coiffeur et mon père passent leur journée à discuter en buvant du café. Pourtant, cette fois, c’est sérieux. Ma mère s’assoit sur le siège haut. D’une main, elle déploie ses cheveux de jais, noirs comme le rideau d’un théâtre. Elle les laisse tomber le long de ses épaules. C’est l’automne, la fin de septembre, l’hiver se profile enfin.

Et elle dit : 

— Rasez-moi cela.
— En êtes-vous certaine ? demande le coiffeur.
— Je veux la même tête que vous, dit-elle en pointant le crâne dégarni du vieil homme. 

Alors, celui qui a passé sa vie à embellir un nombre incalculable de dames s’applique à dégarnir la beauté de Maman. Tout est rasé.

Ses couettes lourdes et belles, longues, mystérieuses, ce paravent délicat qui ajoutait du mystère à son regard bleu-vert-gris disparait du jour au lendemain.

Maman soupire, satisfaite. Son reflet la soulage. 

Je me souviens que le duvet qui repoussa fut couleur papier, couleur idées à noircir, couleur création, blanc couleur ailes, blanc fantôme, blanc mort. 

Peu de temps après le crâne grave de Maman, on lui détecta un cancer. Une fin. 

À 43 ans, mes cheveux à moi sont ornés de mèches blondes. Chaque trois ou quatre mois, je repousse soigneusement la mort en la teignant. Pendant combien de temps ?

« Le monde, vois-tu Aomamé, c’est une lutte sans fin entre un souvenir et un autre souvenir, qui lui est opposé. » C’est ce que dit Ayumi, l’amie policière d’Aomamé dans 1Q84 quand elle parle du passé qui les a marqué.

Sens-tu, l’univers se tordre depuis notre rencontre ? Nous appartenons à un présent façonné par le passé tandis que le passé est réécrit par le présent. Je ne comprends rien au temps actuel mais les questions qui en émergent me plaisent. J’aime cette Année Q.

2 commentaires

  1. Nous appartenons à un présent façonné par le passé, tandis que le passé est réécrit par le présent. Je me retrouve dans cette analyse. L’histoire de ta maman est rejoint celle de ma très chère fille Gaëtane. La mort et la course….

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