Interruption volontaire

Il n’y a rien de plus triste qu’une course sans fil d’arrivée. Un récit sans dénouement. Un amour en suspens. Sans bébé. Sans engagement. Un désir de fertilité qui ne crée rien.

Tu me parles souvent d’ultramarathons. Moi aussi j’aimerais franchir une distance épuisante. Je le porte depuis longtemps, ce désir-là, sans parvenir à le réaliser. 

Mes années jeunes n’ont été que cela, il me semble, des projets qui restent dans les airs. Des fins qui effraient. Faire un bébé me semblait impossible. Écrire un livre donnait le vertige. Rien n’allait jusqu’au bout. Enfant, mes vêtements, ces vieilleries de pauvres, étaient usés avant même d’avoir été portés. Je nourrissais des désirs futiles : apprendre le violon, avoir un vélo, aller à l’université.

J’ai appris à voir mes souhaits flotter au-dessus de moi sans parvenir à les atteindre.

Pour chacun des garçons et des hommes ensuite que j’ai aimés sans qu’une relation soit possible j’ai pleuré.

Les yeux noirs de ma mère sous la morphine m’apparaissent.

— Tu pleureras beaucoup.

Pourquoi m’as-tu dit cela, Maman, avant de t’éteindre ? Depuis, l’idée flotte sans que je ne parvienne à bien la saisir, sans que je ne sache m’en débarrasser. 

L’impossible fabrique des larmes, des ascensions sans descente, de la douleur sans repos. Souffrir est parfois banal. Souffrir est un signe vital.

Mais j’ai vieilli. Je suis devenue jeune à 40 ans, quand j’ai décidé que c’était fini.

La course a créé un drôle de début. D’abord l’énergie qui revient, la confiance, le goût du risque. Par exemple, rencontrer un éditeur, le regarder dans les yeux et lui dire que je suis une auteure et que j’écris des livres. Y croire. Atteindre le bout. Mettre un point.

Et tomber en amour aussi, vraiment, pour la première fois. Inverser le courant. Fabriquer des boucles, avec des noeuds qui se nouent et se dénouent, écrire, tisser des liens, fabriquer une enfant, se faire des amitiés. 

Nous revenons de voyage et au sommet de la Soufrière, à 1 467 mètres, tu m’as demandé ma main. Je t’ai enlacé et j’ai dit « oui ». Oui, je veux m’engager et mener notre couple jusqu’au bout, Joan.

Nous revenons de Guadeloupe où nous nous sommes pratiqués à faire des sentiers techniques en vue du premier ultramarathon auquel je suis inscrite en septembre, le 50 mile au Haliburton Forest Trail Race.

Cette semaine, je suis revenue à la maison avec un test de grossesse.

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